Le vin n’a pas toujours le goût de la fête

Le vin n’a pas toujours le goût de la fête

Sur Instagram, le métier de vigneron a de la gueule. Les rangs de vignes au soleil couchant, les banquets des vendanges, les quilles qu’on débouche entre potes… Ce rêve un peu bohême du retour à la terre … Mais la réalité est bine moins glam’.

Plus d’un suicide par jour dans le monde agricole

Les vignerons, ce sont des gens qui bossent 360 jours par an dehors, et par tous les temps. Ils dépendent du ciel, de la banque et des marchés mondiaux, et surtout ils sont souvent seuls pour encaisser tout ça. Derrière la carte postale, il y a un sujet dont on parle trop peu : le suicide des viticulteurs, et plus largement le mal-être agricole.

Dans le monde agricole, à âge et à sexe égal, le risque suicidaire est supérieur de 66 % à celui du reste de la population. Concrètement : là où on compte 10 suicides dans la population générale, on en compte plus de 16 chez ceux qui travaillent la terre pour nous nourrir. Sur la période 2007-2009, le suicide était déjà la troisième cause de décès des exploitants agricoles, juste derrière les cancers et les maladies cardiovasculaires. Quinze ans plus tard, ça n’a pas bougé d’un iota.

Dernier comptage publié par la MSA, la Sécu des métiers de la terre : 605 suicides en 2015. Ca fait plus d’un suicide par jour. Quatre victimes sur cinq étaient des hommes.

Il y a un thermomètre qui ne ment pas, c’est la ligne d’écoute. En 2025, Agri’écoute a reçu 4 230 appels, 22 % de plus que l’année précédente Ça fait plus de 11 appels par jour de personnes du monde agricole qui décrochent leur téléphone parce qu’elles n’en peuvent plus. Et dans un milieu où on serre les dents plutôt que d’avouer qu’on galère, chaque appel compte double.

Pourquoi les vignerons sont à bout

Le suicide n’a jamais une seule cause. Selon la MSA, les maladies psychiatriques et les antécédents de tentative de suicide sont les principaux facteurs de risque. Mais une souffrance psychique ne pousse pas hors-sol. Chez les vignerons, les galères s’empilent les unes sur les autres jusqu’à ce que le dos ne tienne plus.

Une crise viticole qui n’en finit pas

La crise viticole, c’est simple à comprendre : on produit plus de pinard qu’on en vend. En Gironde, par exemple, la surproduction chronique, l’effondrement des exportations vers la Chine et la concurrence mondiale font tellement chuter les prix que beaucoup de viticulteurs travaillent désormais à perte.

La réponse des pouvoirs publics, c’est l’arrachage : on paie les vignerons pour retirer des vignes et réduire la production. Après 27 451 hectares arrachés en 2025, près de 28 000 hectares doivent disparaître en 2026, avec une prime pouvant aller jusqu’à 4 000 euros par hectare. Pour certains, c’est une bouée. Pour d’autres, c’est un crève-cœur : arracher des ceps que le grand-père a plantés de ses mains, ça ne se compense pas avec un chèque.

Des crédits plein les bottes

Pour gagner mieux sa vie, un vigneron n’a pas trente-six solutions : il faut que son vin se vende plus et idéalement plus cher. Et pour ça, il faut investir. Avec quel argent ? Celui de la banque, la plupart du temps. Les investissements ne manquent pas :

  • en cave : des barriques, des cuves béton ou des amphores pour l’élevage du vin, c’est-à-dire la période où il s’affine avant la mise en bouteille ;
  • dans le chai : des travaux pour l’hygiène, histoire d’éviter les bretts, une levure qui donne au vin des odeurs d’écurie ;
  • dans les vignes : un tracteur, un pulvérisateur, une machine à vendanger, des filets antigrêle ou des bougies antigel ;
  • pour vendre : un caveau pour accueillir les visiteurs, des étiquettes qui claquent, un site internet ;
  • pour l’avenir : replanter des parcelles (une jeune vigne ne donne rien avant trois ou quatre ans) ou passer en bio.

Le piège, c’est que ces crédits courent sur 10, 15, 20 ans. Les mensualités, elles, tombent chaque mois, quoi qu’il arrive. Une grêle qui ravage la récolte, des prix qui s’effondrent, un client export qui lâche l’affaire, et le vigneron se retrouve à rembourser des investissements faits pour s’en sortir… avec des revenus qui ont fondu. Il a misé pour monter d’un cran, et le voilà pris à la gorge.

La météo comme patron

Un vigneron joue sa récolte, donc son revenu de l’année, à ciel ouvert. Gel de printemps, grêle, sécheresse, maladies de la vigne : il y a de quoi dormir mal (voir notre article à ce sujet). Le président du conseil vin de FranceAgriMer, lui-même vigneron dans l’Hérault, le résume : en Occitanie, les aléas s’enchaînent depuis cinq ans, et ce qui était exceptionnel devient permanent.

Trimer seul, loin de tout

Les journées sont très longues, les vacances rares voire inexistantes, et les exploitations souvent isolée. Quand ça va mal, le médecin est loin. 23 % des patients du régime agricole vivent dans une zone où l’accès aux généralistes est très faible, contre 15 % de la population générale. Chez les 15-64 ans, 79 % des personnes décédées par suicide avaient très peu consulté dans l’année précédente. Dans un milieu où on serre les dents plutôt que d’avouer qu’on est dans la mouise, demander de l’aide reste un sacré mur à franchir.

Le poids de l’héritage

Dans le vin, on hérite souvent d’un domaine comme on hérite d’un nom. Les terres passent de génération en génération, et c’est une fierté. Mais c’est aussi un sacré fardeau. Quand la boîte et la famille ne font qu’un, mettre la clé sous la porte, c’est trahir ceux d’avant. On ne plaque pas un domaine comme on démissionne d’un CDI. Les dettes pèsent, le regard du village aussi, et on finit par porter tout ça sur ses seules épaules.

Livre “La vigne dans le sang” de Sandrine Héraud

Ce poids-là, Sandrine Héraud le raconte mieux que n’importe quelle étude dans son livre autobiographique La vigne dans le sang. Il frappe fort dès la première page. Le livre s’ouvre sur une lettre de Sandrine à ses enfants, dans laquelle elle leur annonce qu’elle ne leur transmettra pas le domaine. Elle refuse de leur passer cet héritage, et c’est elle qui coupe la tradition. Dans une famille où la vigne se transmet depuis des générations, c’est un séisme.

Pour comprendre d’où vient cette décision, elle remonte le fil. Fille, petite-fille, arrière-petite-fille de vignerons, Sandrine a poussé entre les rangs de vigne du Médoc. Elle déballe toute sa vie dans le monde du vin, sans maquillage : la beauté du métier, l’âpreté du quotidien, et le jour où son père est mort par suicide. Page après page, on comprend que ce refus n’a rien d’un désamour pour la vigne. Elle a vu de près ce que ce métier peut coûter, et elle ne veut pas que ses enfants en paient le prix. C’est cash, transparent, sincère. Ça prend aux tripes. Et il en faut, du cran, pour dire tout haut ce que tant de familles gardent secret.

À voir : Au nom de la terre (2019) Côté ciné, je te recommande ce film. Édouard Bergeon y raconte l’histoire de son père, un jeune agriculteur qui reprend la ferme familiale, plein d’envie et de projets. Puis les dettes s’accumulent, le boulot l’écrase, et il s’enfonce peu à peu. Guillaume Canet est bluffant dans le rôle. C’est un film dur, mais nécessaire, qui a fait connaître à des millions de spectateurs ce que vivent les agriculteurs en silence. Prévois les mouchoirs.

Éponyme, le dernier vin de Dominique Belluard

Vin “Eponyme” de Dominique Belluard

Dominique Belluard était vigneron à Ayse, en Haute-Savoie, au pied du Mont-Blanc. Il s’était fait une spécialité d’un cépage presque inconnu, le gringet. Le gringet servait surtout à faire des bulles ; Belluard a montré qu’il pouvait aussi donner des vins tranquilles (c’est-à-dire sans bulles), profonds, précis et capables de vieillir.

En juin 2021, Dominique Belluard se suicide. Il avait 55 ans. Dans sa cave dormait le millésime 2020, des raisins vendangés à l’automne précédent. Le boulot dans les vignes était bouclé. Celui de la cave, non.

C’est son ami Jean-François Ganevat, vigneron incroyable du Jura, qui a pris le relais et terminé la vinification de ce vin commencé par Dominique. La cuvée s’appelle Éponyme, le mot pour quelque chose qui porte le nom de quelqu’un. On ne pouvait pas trouver plus juste.

J’ai eu la chance de goûter ce vin. Et je m’en souviens encore.

D’un coup, le vin n’était plus seulement une couleur, une acidité, une longueur ou des arômes. Il avait le goût du travail de Dominique. Celui de sa détresse, de son désespoir. Et aussi le goût de l’amitié. Je suis restée un long moment sans rien dire. ce vin m’a remuée et m’a marquée.

Que peut-on faire, à notre échelle ?

On ne va pas résoudre la crise viticole mais en tant que consommateur on a un pouvoir. Voici quelques gestes qui ont du sens :

  • acheter en direct au domaine, chez un caviste ou sur un salon plutôt qu’en grande surface : la marge va davantage au vigneron ;
  • accepter le juste prix, et se rappeler qu’une bouteille trop bon marché (moins de 10 euros) a forcément un coût pour quelqu’un ;
  • parler aux vignerons, poser des questions, s’intéresser à leur année. Ça paraît anodin ; pour quelqu’un qui bosse seul toute l’année, ça ne l’est pas ;
  • ne pas laisser un proche dans le silence. Si un vigneron ou n’importe qui autour de toi semble à bout, s’isole, parle de tout lâcher, propose-lui d’appeler Agri’écoute ou le 3114. Tu peux même composer le numéro avec lui.

Derrière chaque bouteille, il y a une année de travail, et quelqu’un qui l’a portée à but de bras. La prochaine fois que tu lèves ton verre, pense à lui ou à elle.

  • Les agriculteurs se suicident-ils plus que le reste de la population ?

    Oui. En 2023, le risque de mortalité par suicide des assurés agricoles de 15 à 64 ans était supérieur de 66 % à celui de la population tous régimes, et de 115 % chez les exploitants.

  • Combien de viticulteurs se suicident chaque année ?

    Aucun chiffre officiel n’existe pour les seuls viticulteurs. Les données concernent l’ensemble du monde agricole, et la MSA ne peut pas compter de façon exhaustive les décès par suicide de ses assurés.

  • Pourquoi les vignerons sont-ils en détresse ?

    Plusieurs facteurs s’additionnent : chute des prix et des ventes, crédits, aléas climatiques, charge de travail, isolement, accès aux soins difficile et poids de la transmission familiale. La santé mentale reste le principal facteur de risque.

  • Comment aider un vigneron en difficulté ?

    En gardant le contact, en l’écoutant sans juger et en l’orientant vers Agri’écoute ou le 3114. En tant que consommateur, achèter en direct et au juste prix soutient concrètement les domaines.

  • Qu’est-ce que la crise viticole ?

    C’est un déséquilibre entre la production de vin et la demande, aggravé par la baisse des exportations et le climat. L’État finance l’arrachage de vignes : près de 55 000 hectares auront été retirés en deux plans.